| Intervenir aujourd'hui sur la Guerre du Golfe seulement, comme
c'était prévu au départ, n'est plus possible, car
le Golfe n'est plus le seul foyer de tension au Moyen-Orient, même
si les bombardements anglo-américains continuent, tout aussi cruellement
pour les populations civiles, mais dans une relative discrétion
médiatique. Ailleurs, les conflits se sont succédé
en chaîne depuis la victoire américaine sur les troupes de
Saddam Hussein en 1991. Le Golfe a été le prélude
d'une guerre de grande ampleur et à strates multiples, une guerre
rendue possible par l'effondrement de l'URSS et de la Russie.
Autour du Golfe, mer intérieure de l'Océan Indien qui
s'enfonce le plus profondément dans la masse continentale eurasiatique,
quatre espaces géopolitiques importants, reliés entre eux,
se juxtaposent.
Au Sud, l'Océan Indien (avec la base américaine de Diego
Garcia), la péninsule arabique (l'Arabie Saoudite et les Emirats),
la Corne de l'Afrique, forment un complexe géostratégique,
auparavant structuré par l'Empire britannique.
Au Nord du Golfe, nous avons la Mésopotamie, irriguée
par les deux grands fleuves que sont le Tigre et l'Euphrate, qui est depuis
des millénaires une région oecuménique et le foyer
d'empires successifs. Ce territoire est aujourd'hui celui de l'Irak, objet
de la Guerre du Golfe en même temps que le Golfe lui-même.
Au Nord de la Mésopotamie proprement dite, se trouve le Kurdistan,
animé par des revendications indépendantistes et sécessionnistes.
A l'Est, l'espace iranien/persan, aux frontières relativement
stables depuis près de 500 ans.
A l'Ouest, la portion occidentale du “Croissant Fertile”, avec le Liban
et la Palestine/Israël, où les futurs conflits tourneront autour
de la problématique de l'eau, denrée rare en Israël,
motif des principaux contentieux qui opposent le peuplement juif récent
et les Arabes de Palestine, concentrée en Cisjordanie. Les négociations
récentes entre Israël et la Syrie pour la rétrocession
des hauteurs du Golan occupées par Tsahal, apportent un éclairage
nouveau sur cette problématique épineuse.
Les zones d'affrontement chaudes, à l'heure actuelle, se situent
également dans le prolongement géographique du territoire
irakien, en direction du Nord, et ont le même objet: le pétrole.
En effet, la principale zone d'affrontement aujourd'hui est l'espace qui
couvre d'Est en Ouest la Mer Caspienne, le Caucase, la Mer Noire, les Balkans,
le cours du Danube (ce qui nous amène directement chez nous en Mitteleuropa)
et englobe, plus au Sud, le bassin oriental de la Méditerranée,
avec, en son centre, une île hautement stratégique, Chypre,
scindée en deux portions, l'une grecque, l'autre turque, depuis
l'invasion des troupes turques de l'été 1974.
Remarques d'ordre méthodologique
Selon la projection cartographique habituelle, ancrée dans
le crâne des Européens “toutes nationalités confondues”
les effervescences politiques, révolutionnaires et guerrières
de ces grandes régions à risque semblent se dérouler
en marge de l'Europe, dans des territoires hermétiquement fermé
aux forces qui animent notre continent. Rien n'est moins vrai. Une cartographie
qui engloberait le Moyen-Orient jusqu'aux côtes et à l'hinterland
iraniens du Golfe, le Caucase, la Caspienne, la Mer d'Aral et la Transoxiane,
et, par ailleurs, le Sinaï, serait plus représentative des
flux, forces et voies de communication qui ont innervé et traversé
l'Europe et sa périphérie immédiate et ont mobilisé
les volontés politiques au cours de l'histoire.
Le géographe, historien et cartographe britannique Colin McEvedy,
dans les atlas scolaires qu'il a rédigés et établis,
nous suggère justement une projection plus précise et plus
adéquate. Elle montre les liens de communication entre l'Europe
occidentale, l'Europe orientale (des Balkans à l'Ukraine et au Caucase,
au Nord, des Balkans à Chypre, voie maritime, au Sud), l'Anatolie,
la Mésopotamie (où, dans les ports du Golfe, commence la
voie maritime vers les épices indiennes), l'Iran (amorce de la voie
terrestre “la fameuse Route de la Soie” vers la Chine, d'Hamadan
à Merv). Depuis la plus haute antiquité, voire la fin des
ères préhistoriques, ces voies sont celles qu'ont emprunté
d'Ouest en Est les peuples de souche indo-européenne. Le libre accès
à ces voies donne force et puissance à l'Europe. Leur verrouillage
marque les époques de stagnation, de déclin et de misère.
Une Europe qui maîtrise intellectuellement, militairement et commercialement
ces voies est une Europe forte. Une Europe qui perd le contrôle de
ces voies est une Europe affaiblie. Toute élite européenne
incapable de penser et de comprendre les dynamiques à l'oeuvre sur
ces voies est une élite qui mérite de disparaître dans
le mépris et d'être rapidement et légitimement éliminée,
par tous les moyens, mêmes violents, car son maintien au pouvoir
peut s'avérer mortel, aussi à court terme (quand l'ignorance
est simultanément trahison!). L'Europe a dû lutter pendant
des millénaires pour dégager ces voies, quand d'autres peuples
(bédouins islamisés, turcs ou hunniques/mongols) ont tenté
de les occuper et de les exploiter contre nos intérêts.
Quand Constantinople tombe en 1453, sous les coups de boutoir des Turcs,
et que les Balkans sont désormais pour longtemps sous la coupe des
Ottomans, l'Europe doit trouver par la mer une voie d'accès aux
Indes (et aux épices) et à la Chine (et à la soie).
C'est la motivation majeure des grandes expéditions maritimes portugaises
et espagnoles, puis anglaises et hollandaises. Vasco de Gama contourne
l'Afrique pour arriver aux Indes dans le dos des Ottomans, annulant du
même coup leur verrou terrestre.
L'Empire britannique, en dépit de tout ce qu'on peut lui reprocher
(logique capitaliste et impérialiste), a été une construction
politique reposant sur la nécessité de conserver un accès
aux Indes, par la mer et non pas par la terre, par la Méditerranée
et Suez, et non plus par la Scythie et la Transoxiane (l'option des Tsars)
ou par le contournement de la masse continentale africaine (l'option des
Portugais). L'atout des Britanniques “qu'ils ont légué
aux Américains” est la connaissance naturelle et partagée
de ces grandes routes maritimes et terrestres et une bonne évaluation
de leur importance vitale.
Si mon exposé parvient à bien vous faire retenir l'importance
de la cartographie de Colin McEvedy (pour ne citer qu'un contemporain,
auteur d'ouvrages largement diffusés), j'estimerai ne pas avoir
perdu mon temps. Je viens de vous communiquer l'essentiel de mon message
d'aujourd'hui.
Revenons toutefois au Golfe. Pourquoi le Golfe a-t-il été,
voici près de dix ans, l'enjeu d'une aussi formidable mobilisation
de moyens civils et militaires?
1. D'abord, parce que le Golfe, en tant que golfe, est justement
une portion de mer qui s'enfonce très profondément dans la
masse continentale eurasienne, qui plus est, au beau milieu des plus grandes
réserves de pétrole du globe. Les mers intérieures
ou les golfes pénétrant profondément dans les terres
sont des atouts stratégiques majeurs pour les puissances maritimes.
Les Etats-Unis, principale thalassocratie actuelle, ne peuvent abandonner
à d'autres la maîtrise d'un tel atout stratégique.
D'où leur détermination à en découdre en 1990-91.
L'enjeu du Chatt-al-‘Arab
2. Ensuite, au fond du Golfe, nous trouvons deux grands fleuves
navigables, unis au terme de leurs cours, dans la voie mi-maritime mi-fluviale
qu'est le Chatt-al-'Arab. Ce Chatt-al-'Arab n'est exploitable que pour
un seul port maritime en eaux profondes, situé sur le territoire
de la Perse: Abadan. Au temps de la tutelle britannique, l'Irak obtient
la pleine souveraineté sur le Chatt-al-'Arab, confisquant cet atout
majeur à l'Iran, mais sans pouvoir l'exploiter à fond, le
seul port irakien, Basra, étant situé trop à l'intérieur
des terres. Les seuls ports accessibles dans la région se trouvent
au Koweit, province détachée de l'Irak par les dominateurs
britanniques. Le Shah d'Iran a joué serré face à Saddam
Hussein, président de l'Irak depuis 1979. La flotte iranienne remonte
le Chatt-al-'Arab sans que les Irakiens ne réagissent. De plus,
le Shah tente de déstabiliser Saddam Hussein en misant sur des opposants
à son régime. La tentative de putsch échoue, mais,
de cette querelle, l'Iran sort vainqueur, grâce à l'excellence
de sa flotte et de ses forces d'intervention rapide, équipées
d'aéroglisseurs, dont le développement est observé
avec inquiétude à Washington. Saddam Hussein compose, puis
suggère et accepte une souveraineté partagée sur le
Chatt-al-'Arab et une internationalisation de cette voie d'eau: le Traité
d'Alger en 1975 sanctionne officiellement ce partage de souveraineté,
expression d'une réelle sagesse politique et d'une application rationnelle
de la Realpolitik. Dans cette optique, l'Irak et ses dirigeants finiront
par se convaincre que les concessions faites pour le Chatt-al-'Arab en
1975 à Alger devaient recevoir, à terme, pour compensation
une absorption directe ou indirecte du Koweit, ancienne province de l'Irak
ottoman, disposant des seuls ports utilisables du Golfe, à portée
du potentiel agricole et industriel irakien. A fortiori, quand, après
la chute du Shah, l'Irak dame le pion à la République Islamique
d'Iran, à la suite de la longue guerre de 1980 à 1988, il
s'attend à recevoir à titre de réparation les ports
de la côte koweitienne, avec la bénédiction des Etats-Unis,
ennemis officiels des mollahs iraniens.
3. L'hinterland irakien, derrière la côte du Golfe
et au-delà du Chatt-al-'Arab, est un pays riche, fertile depuis
la plus haute antiquité, capable de conjuguer ses atouts agricoles
avec un développement industriel rapide. L'Irak était donc
potentiellement une puissance économique et militaire à la
veille du conflit de janvier-février 1991, qui n'est nullement achevé,
neuf ans après, puisque les forces aériennes et navales américaines
et britanniques pilonnent encore régulièrement les installations
industrielles irakiennes et appliquent un blocus sévère,
condamnant la population civile à subir des souffrances inacceptables
et injustes.
Le Koweit ou de la tactique d'occuper les embouchures des fleuves
4. Le Koweit, zone côtière abritant de bons
ports naturels, a été rendu "indépendant" par les
Britanniques, selon une pratique héritée de Richelieu et
des Suédois, et appliquée lors des Traités de Westphalie
en 1648. En effet, l'indépendance formelle de la Hollande a servi
à occuper l'embouchure du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut, pour
la soustraire à l'hinterland du Saint-Empire (Brabant, Hainaut et
Rhénanie). La fermeture de l'Escaut durera jusqu'en 1863, en dépit
des efforts de l'Empereur Joseph II, lors de la fameuse “guerre de la marmite”,
pour forcer le barrage hollandais au-delà d'Anvers. De même,
les Traités de Westphalie accordent à la Suède et
au Danemark le droit d'occuper l'embouchure - de la Weser (Brème
va à la Suède jusqu'en 1719, année où la ville
et son territoire passent au Hanovre, lié à la couronne britannique;
selon la même logique, le Comté d'Oldenburg appartiendra au
Danemark jusqu'en 1773), - de l'Elbe (Brème, rive gauche, à
la Suède, le Holstein méridional jusqu'à Hambourg,
au Danemark) et - de l'Oder (la ‘Vorpommern’ ou Poméranie occidentale,
sera rattachée à la Suède jusqu'en 1720, quand la
région passera à la Prusse).
Le Brabant et le Hainaut industriel, avec la fermeture l'Escaut, sont
donc restés les principales victimes de Richelieu et des pratiques
britanniques ultérieures. Logique: en 1458, le Pape Pie II, alias
Æneas Silvius Piccolomini, l'humaniste de la Renaissance italienne
et le conseiller de l'Empereur germanique Frédéric III, avait
écrit dans son manifeste De Europa, que le Saint-Empire Romain de
la Nation Germanique reposait sur la solidité des économies
brabançonne et bohémienne. Pour abattre la puissance impériale
germanique, donc briser les reins au continent européen, il faut
donc empêcher l'éclosion économique optimale des Pays-Bas
espagnols et autrichiens, les couper de leur environnement géographique
(Hollande, Nord/Pas-de-Calais, Lorraine, Rhénanie), verrouiller
l'Escaut et détacher par tous les moyens la Bohème du Reich
(appui à Masaryk en 1918-19, appui franco-britannique à l'entité
tchécoslovaque, acceptation tacite du coup de Prague en 1948 et
de l'invasion des troupes du Pacte de Varsovie en 1968).
Revenons au Golfe Persique. La maîtrise des ports, via la souveraineté
koweitienne, permet donc un contrôle de tout le commerce de la région
du Golfe, a fortiori, du commerce du pétrole. Cette stratégie
vise à soustraire ces atouts naturels à l'influence irakienne,
donc à un projet inspiré par l'idéologie nationale
panarabe. L' “Idéologie nationale panarabe” a eu la volonté
de dépasser les clivages confessionnels, entre l'islam et les diverses
formes du christianisme arabe/sémitique, car des pays comme le Liban,
la Syrie, l'Egypte, la Palestine et l'Irak sont bi-confessionnels. Ainsi,
Tarik Aziz, ministre irakien des affaires étrangères au moment
de la guerre du Golfe, est chrétien. Le Baath, idéologie
officielle de l'Irak, a été théorisé par le
Libanais Michel Aflak, influencé par le personnalisme français,
notamment celui d'Emmanuel Mounier.
Saddam Hussein et l'héritage babylonien, le Shah d'Iran et l'héritage
persique
En plus de cet apport direct et contemporain du Baath, l'Irak de
Saddam Hussein a réhabilité la figure antique de Nabukhodonozor,
grand roi de Babylone, qui a unit tout le Proche-Orient et le Moyen-Orient
du Golfe à la Méditerranée. L'affect anti-israélien
des nationalistes arabes d'Irak portait d'autant plus à une revalorisation
du roi babylonien, que celui-ci avait balayé l'Etat juif du roi
hébreu Yoyakhin. La référence babylonienne de Saddam
Hussein permettait aussi de renouer avec le culte très politique
et impérial de Mardouk, divinité suprême du panthéon
babylonien, protecteur du peuple de Babel, que servait le roi pour le bien
de la population.
Au même moment, le Shah d'Iran renouait avec le passé le
plus antique de la Perse aryenne et mazdéenne, imposant également
des références pré-islamiques et pré-chrétiennes,
renouant de la sorte avec une impérialité immémoriale
de facture indo-européenne. Ce retour aux sources vives de la Perse
la plus ancienne, appuyé par une flotte bien aguerrie, pourrait
très bien avoir scellé le sort du Shah. Et conduit certains
stratèges de Washington à organiser son lynchage médiatique.
Avec le Traité d'Alger, l'Irak, avec ses références
babyloniennes au culte de Mardouk et la Perse avec sa volonté de
raviver l'héritage aryen-mazdéen ont prouvé qu'ils
pouvaient vivre en harmonie et selon les règles du bon voisinage,
sans s'étrangler économiquement, sans s'imposer d'obstacles
inutiles comme la fermeture du Chatt-al-'Arab. La promotion de “révolutions
fondamentalistes islamiques” et puis de “républiques islamiques”
par Kissinger et Brzezinski (cf. Houchang Nahavandi, La révolution
iranienne, L'Age d'Homme, 1999) a conduit à une guerre atroce
de huit années entre les deux puissances et à l'élimination
politique et géopolitique de l'une et de l'autre.
Lorsque l'Irak, fort de sa victoire de facto contre l'Iran islamiste,
s'empare du Koweit, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ne peuvent le
tolérer, même s'ils avaient feint de n'y voir aucune objection
(la fameuse entrevue entre les responsables irakiens et l'ambassadrice
des Etats-Unis à Bagdad). L'Occident ne peut tolérer aucune
modification à l'organisation territoriale de l'ancien Empire britannique.
Les règles d'aménagement des territoires, les fermetures
opportunes (comme celle du Chatt-al-'Arab contre l'Iran), etc. restent
valables et nul n'est autorisé à les transgresser: successivement
le Shah et Saddam Hussein l'ont appris à leurs dépens.
Comme je viens de le dire, l'Irak, potentiellement, était une
puissance du premier monde, car il est un pays riche en ressources agricoles
et minières, susceptible de devenir un pôle d'attraction économique
pour tout le Proche- et le Moyen-Orient. Pour une bonne part, l'Irak était
capable de vivre en autarcie, bien davantage que l'allié principal
actuel des Etats-Unis dans la région, l'Arabie Saoudite.
L'Inde dans le collimateur
La Guerre du Golfe a donc été une guerre pour maîtriser
les voies d'accès maritimes aux sources de pétrole. Dans
l'Océan Indien, emprunté par les pétroliers qui apportent
l'énergie nécessaire au Japon, l'Inde reste un challengeur
potentiel du statu quo. D'abord, l'Inde a toujours cherché à
coopérer sur le plan stratégique avec l'Union Soviétique,
puis avec la Russie. Récemment, la Russie a livré deux navires
de guerre, construits dans les arsenaux de la Mer Blanche, à la
marine indienne, qui marque une claire volonté de se renforcer,
surtout depuis l'accession au pouvoir du BJP nationaliste en Inde. Ensuite,
force est de constater que l'Inde est tenue en échec, de manière
permanente, par le Pakistan et par les mouvements insurrectionnels et terroristes
d'inspiration fondamentaliste musulmane (émules des Talibans afghans,
guérillas islamistes au Cachemire; voir le récent détournement
d'avion). L'Inde est également tenue en échec par la présence
stratégique américaine sur l'Ile de Diego Garcia dans l'Océan
Indien, point d'appui capital, situé au beau milieu géographique
de cette masse océanique et juste au Sud du sous-continent indien.
Enfin, les thalassocraties occidentales, surtout les Etats-Unis, souhaitent
éviter toute coopération entre l'Inde, le Japon et l'Indonésie,
et empêcher l'armement de la marine indienne par des capitaux japonais.
Les Etats-Unis se sont surtout inquiétés d'un prochain nippo-indien
de construire un porte-avions pour la marine indienne, dont la mission
aurait été de protéger le transport de pétrole
d'Ormuz au Japon, en passant par Singapour. La crise financière
qui a secoué le Japon et l'Indonésie ces deux dernières
années s'expliquera peut-être par la volonté de briser
l'élan d'une coopération entre ces trois puissances d'Asie.
Le sort des Kurdes était scellé
Au Nord de l'Irak, nous trouvons une autre zone de crise, celle
du Kurdistan. La stratégie adoptée à l'égard
des Kurdes a été double: d'une part, on protégeait
les Kurdes du Nord de l'Irak pour déstabiliser Saddam Hussein dans
la région pétrolifère de Mossoul. Mais, par ailleurs,
la rébellion kurde, regroupée autour Abdullah Öçalan,
déstabilisait l'allié principal des Etats-Unis dans l'Europe
d'aujourd'hui, la Turquie. Pour cette raison, le sort des Kurdes a été
rapidement scellé: - La Turquie devient le principal allié
régional d'Israël et fournit de l'eau à ce pays qui
en manque, ce qui lui permet dans la foulée de faire la paix avec
la Syrie, en lui rendant les hauteurs du Golan, occupées depuis
les guerres israélo-arabes. Grâce à la garantie turque
de fournir de l'eau à Israël, la paix peut être signée
avec la Syrie, comme elle a été signée auparavant
avec l'Egypte.
- Turcs et Israéliens coopèrent désormais étroitement
sur le plan militaire et au niveau de leurs services secrets.
- L'élimination du facteur kurde et d'Öçalan permet
d'amorcer le projet d'un oléoduc de Bakou (Azerbaïdjan turcophone)
à Ceyhan (sur la côte méditerranéenne de la
Turquie), qui détournera le pétrole azéri, ouzbek
et kazakh des oléoducs russes passant par le Caucase du Nord. Le
tracé de l'oléoduc Bakou-Ceyhan traverse effectivement le
Kurdistan, la zone troublée par la guérilla d'Öçalan.
Pour rendre ce projet possible et crédible, la résistance
kurde devait avoir les reins brisés.
Au cours de l'histoire, en dépit de la présence russe
dans la région depuis 1801-1829, les Britanniques ont toujours souhaité
contrôler le Caucase. A l'époque napoléonienne, les
Britanniques soutiennent tour à tour la Perse et l'Empire Ottoman
contre l'avance des Russes vers le Sud. Après Napoléon, la
Grande-Bretagne devient la protectrice de l'Empire Ottoman, l' “homme malade
de l'Europe”. La Guerre de Crimée, menée par la Grande-Bretagne,
la France et la Turquie contre la Russie en 1854, se conclut par le Traité
de Paris de 1856, où les vainqueurs imposent à la Russie
l'interdiction de contrôler les deux rives de la Mer Noire (et donc
les Dardanelles). L'Angleterre préparait en fait son coup depuis
très longtemps: après la prise du Khanat de la Crimée
par les troupes de Catherine la Grande entre 1774 et 1783 et par la mise
sur pied de guerre d'une flotte russe dans la Mer Noire, la Russie était
devenue un pays “dangereux” pour l'Angleterre, dont elle menaçait
les voies de communications en Méditerranée orientale. Rien
n'empêchait plus la flotte de la Tsarine et de ses successeurs de
forcer le passage du Bosphore, d'appuyer les Grecs orthodoxes contre les
Ottomans, de prendre pied à Chypre et en Palestine et d'avancer
vers l'Egypte.
De Pitt à la Guerre de Crimée
Un groupe d'étude resté anonyme transmet alors à
Pitt un mémorandum en 1791, qui est intitulé Russian Armament
et qui prescrit le “containment” de la Russie au Nord de la Mer Noire.
Dans ce document, nous trouvons toutes les prémisses de la politique
de “containment” que l'Empire britannique d'abord, les Etats-Unis et l'OTAN
ensuite, vont pratiquer dans la région. Même le Rideau de
Fer a servi à éloigner les Soviétiques de la Méditerranée
orientale: l'alliance américano-turque n'a pas d'autre objectif,
de même que le sacrifice des Kurdes, des Chypriotes grecs et des
Palestiniens (musulmans et chrétiens). Au milieu du XIXième
siècle, la Guerre de Crimée a donc été une
application pratique du mémorandum remis à Pitt en 1791,
tout comme la rétrocession de la région de Kars par l'URSS
en 1921 et les opérations menées de nos jours dans le Caucase:
elles visent à faire perdre les atouts gagnés par la Russie
depuis Catherine la Grande dans cette région du monde. Le calcul
britannique hier, le calcul américain aujourd'hui a pour objectif
de soutenir un allié structurellement plus faible (la Turquie),
mais ayant une forte croissance démographique (réserve de
chair à canon) contre une puissance européenne disposant
d'un hinterland aux réserves inépuisables et susceptible
de bénéficier d'une alliance et d'un appui économique
de l'Allemagne, de la Suède et de l'Italie.
Rappelons aussi, dans ce contexte, que le philosophe Herder suggérait
à la Grande Tsarine Catherine, non pas un plan de “containment”
(ce qui est négatif de tous points de vue) mais, au contraire, un
projet grandiose visant à créer une culture nouvelle, à
la fois enracinée et éclairée, sur tout le territoire
partant des Pays Baltes pour aboutir à la Crimée, afin d'y
faire éclore une nouvelle hellénité, portée
par un mixte d'héritage grec, de germanité et de slavité.
Projet autrement plus séduisant que la volonté d'étouffer
un grand pays européen, à qui il aurait fallu plutôt
déclarer une fraternité pleine et inconditionnelle.
L'Entente et les Dardanelles
Après 1904-1905, quand l'Entente s'est mise à fonctionner,
l'Europe a vécu un renversement des alliances, où la traditionnelle
amitié entre la Prusse et la Russie, notamment au temps de la Guerre
de Crimée a cessé d'être bénéfique à
la paix et l'équilibre du continent. Tous les diplomates sérieux
regrettent ce que l'on a appelé l' “équilibre bismarckien”,
reposant sur une sorte de tandem germano-russe. Le rapprochement franco-russe
à partir des années 1890, l'adhésion de l'Angleterre
d'Edouard VII à l'Entente, conduit à un rapprochement germano-turc,
puis à l'alliance germano-turque en 1914. Quand éclate la
première guerre mondiale, la Turquie ottomane est donc l'alliée
de Guillaume II et l'adversaire de sa protectrice traditionnelle, l'Angleterre.
L'avancée des troupes russes dans le Caucase et au-delà (prise
de Trébizonde et Erzeroum), l'effondrement de la Serbie sous les
coups de boutoir allemands, l'invasion russe de la Galicie autrichienne
(Tarnov, Przemsyl, Lemberg/Lvov) laissait prévoir une occupation
définitive des Dardanelles par la Russie, selon la promesse secrète
faite par la France et l'Angleterre. Malgré les contre-offensives
allemandes (qui éloignent la Russie de la Galicie et du Danube)
et les attaques navales turques contre les ports russes de la Mer Noire
(Odessa, Nikolaïev, Sébastopol et Novorossisk), l'Angleterre
craint une présence russe à Constantinople et en Thrace.
L'entreprise des Dardanelles, le siège de Gallipoli, le sacrifice
des régiments australiens et néo-zélandais, est en
fait une guerre camouflée et préventive contre la Russie,
une volonté de s'installer et de s'accrocher sur les rives du Bosphore
pour que Moscou n'y prenne pas le relais de Byzance. La promesse franco-anglaise
de donner la région des Dardanelles (Constantinople, Midye, Enez,
Scutari/Uzkudar, Çanakkale) à la Russie était certes
un marché de dupes. L'Angleterre et la France promettaient exactement
ce qu'elles avaient voulu éviter lors de la Guerre de Crimée
et du Traité de Paris de 1856. L'envoi d'un corps expéditionnaire
à Gallipoli en 1915 procédait évidemment d'une volonté
de s'y accrocher avant l'arrivée des Russes. Au même moment,
venues d'Inde et d'Océanie, des troupes britanniques débarquent
dans le Golfe et s'emparent de Basra et d'Ahwaz, amorçant la conquête
de la Mésopotamie, sous prétexte d'épauler les Russes
dans le Caucase. L'Empire britannique, dans le jeu complexe des alliances
de la première guerre mondiale, dans la zone s'étendant du
Bosphore au Golfe Persique, a su tout à la fois préserver
la future souveraineté turque contre la Russie dans les Dardanelles
et s'emparer de la Mésopotamie et des zones pétrolifères
de la péninsule arabique, contre l'Empire Ottoman et son allié
allemand.
A partir de 1917, quand éclate la Révolution bolchevique,
les troupes turques s'emparent du Caucase méridional tout entier
et occupent Bakou. Des troupes britanniques prendront leur relais, en s'accrochant
surtout en Arménie, pays orthodoxe pro-russe (et, ensuite, pro-soviétique),
à la suite du génocide perpétré à partir
de 1916 par les Ottomans. Entre 1918 et 1921, les Britanniques apporteront
leur soutien à toutes les guerillas contre-révolutionnaires
islamiques, notamment en Azerbaïdjan. En 1921, l'URSS cède
à la Turquie la région de Kars. Les événements
actuels ne sont que la réactivation de cette politique de subversion
dans le Caucase, cette fois orchestrée depuis Washington. En 1940-41,
à l'époque du pacte germano-soviétique, des plans
franco-anglo-turcs existaient pour s'emparer du Caucase et d'une partie
du littoral de la Caspienne, afin de confisquer les réserves pétrolières
de l'URSS, de paralyser sa machine de guerre et de l'empêcher de
livrer des matières premières à l'Allemagne.
1941 au Proche-Orient
L'année 1941 a été une année clef dans
le déroulement de la seconde guerre mondiale. On peut même
avancer l'hypothèse que le théâtre d'opération
du Proche-Orient a été déterminant dans l'issue du
conflit, en dépit des moyens finalement fort modestes, en hommes
et en matériel, qui ont été mis en ¦uvre par
les Britanniques pour en assurer le contrôle.
En 1941, en effet, les forces de la France de Vichy sont éliminées
au Liban et en Syrie, ne permettant plus à l'Axe de disposer d'une
tête de pont en Méditerranée orientale. Au même
moment, l'Irak de Rachid Ali est également neutralisé et,
après l'entrée des troupes allemandes, finlandaises, hongroises,
roumaines, italiennes, croates et bulgares en URSS, des armées britanniques
et soviétiques occupent l'Iran, dégageant ainsi deux axes
routiers et ferroviaires pour alimenter les armées soviétiques
aux prises avec les Allemands et leurs alliés. Ces axes routiers
et ferroviaires partaient tous deux du Golfe (axe n°1: Khorram Shah,
Ahwas, Kazvin, Chalus sur la Caspienne; axe n°2: Bushire, Ispahan,
Teheran, Chalus ou Bandar Shah, deux ports de la Caspienne). De Chalus
partaient des convois maritimes en direction de Bakou, d'Astrakhan dans
le delta de la Volga, de Gourev en direction des installations industrielles
de l'Oural. De Bandar Shah, les convois ferroviaires filaient vers l'Asie
centrale. Les Etats-Unis géraient les opérations logistiques
sur l'axe n°1 (de Khorram Shah vers Chalus). Au total, les Etats-Unis
ont livré 17.150.000 tonnes de matériels en passant par ces
axes iraniens. Les cargos américains ont transporté dans
le Golfe 1.250.000 tonnes de pétrole, 1.000.000 tonnes de vivres,
880.000 tonnes de véhicules (camions et tous terrains), 150.000
tonnes de munitions, d'armes à feu et de pièces d'artillerie
légère, 70.000 tonnes de véhicules de combat et 40.000
tonnes d'avions. La bataille de Stalingrad a été décisive
dans la mesure où la prise de la ville par les Allemands aurait
permis à l'Axe de s'emparer rapidement d'Astrakhan (où ont
pénétré des éclaireurs russes et cosaques de
l'armée allemande, déguisés en soldats soviétiques),
de bloquer le trafic sur la Caspienne, de prendre Bakou et les réserves
pétrolières du Caucase, de remonter vers Moscou en empruntant
l'axe fluvial majeur qu'est la Volga, de contrôler le Canal Don-Volga
(qui lie le complexe de la Caspienne au coeur industriel de l'Ukraine et
au système de la Mer Noire et du Danube). Les régions du
Proche-Orient, du Caucase, de la Mésopotamie, la région de
la Caspienne, l'Iran et, in fine, le Golfe Persique qui y donne accès,
sont les régions stratégiques clef permettant un contrôle
total du continent européen. L'historiographie vulgaire et dominante
ne parle jamais de l'enjeu que constituent ces régions. Désinformation?
Cette historiographie vulgaire focalise les attentions sur des événements
plus spectaculaires mais moins décisifs et plus périphériques,
afin, sans doute, que les Européens ne puissent pas penser sans
médiation inutile leur destin. L'excellente organisation logistique
du plateau iranien, du Golfe et de la Mésopotamie a permis aux Américains
d'être les vainqueurs de la deuxième guerre mondiale. Ils
connaissent l'enjeu stratégique de cette région. Leur hégémonie
sur la planète dépend des atouts stratégiques proche-orientaux.
Ils ne vont évidemment pas les lâcher.
La conquête actuelle du Caucase
Mis a part l'arrivée au pouvoir en Iran du Docteur Mossadegh
en 1954, l'Occident a conservé la mainmise sur l'Iran sans interruption,
mais avec la volonté de garder ce pays en état de faiblesse
stratégique. Dès que le Shah a fait mine d'organiser son
armée pour contrôler éventuellement les deux rives
du Golfe, les services spéciaux lui ont balancé dans les
pattes une “révolution islamique” qui “gèle” le pays et l'isole
sur l'échiquier mondial. Après l'effondrement de l'Union
Soviétique, en bons héritiers des stratégies de l'Empire
britannique, les Etats-Unis tentent, avec succès, d'absorber l'Azerbaïdjan
(qui est désormais de facto dans l'OTAN, avec un appui massif de
la part de la Turquie), l'Arménie, bien que surarmée par
son allié traditionnel russe, est isolée et enclavée
et la Géorgie suit, avec Chevarnadze, une ligne pro-occidentale.
Dans le Caucase du Nord, où les Britanniques n'avaient pas eu les
moyens d'intervenir entre 1918 et 1921, Washington arme, non plus des contre-révolutionnaires
anti-soviétiques de confession musulmane, mais des guerilleros islamistes
hostiles aux Russes. Les derniers événements de la Tchétchénie
et du Daghestan sont des applications de cette stratégie, a fortiori
quand des oléoducs, passant par ces territoires, acheminent le pétrole
azéri et turkmène vers le c¦ur de la Russie et vers
la Mer Noire (donc vers l'Europe centrale via le Danube).
J'ai déjà eu maintes fois l'occasion d'expliquer que l'enjeu
des guerres actuelles est le contrôle de ces oléoducs. Les
oléoducs russes permettent d'acheminer le pétrole de la Caspienne
vers la Mer Noire et le Danube, où le contrôle du transport
est aux mains de seules puissances, petites et grandes, de l'espace danubien.
Les Américains ne souhaitent pas la dynamisation de cet axe. Ils
optent pour une autre solution, de concert avec leur allié principal
actuel, la Turquie. Ils veulent que le pétrole de la Caspienne et
de l'Azerbaïdjan transite par la Turquie orientale, c'est-à-dire
le territoire du peuplement kurde, pour aboutir à Ceyhan, un port
turc de la Méditerranée orientale, situé en face de
Chypre, occupée illégalement par l'armée turque. Washington
suggère également un transit sud-caucasien, par l'Azerbaïdjan
et la Géorgie (à l'exclusion de l'Arménie), débouchant
en Mer Noire mais pour aboutir non pas à Constanza en Roumanie dans
le delta du Danube, mais à Varna en Bulgarie, où un nouvel
oléoduc amènerait le pétrole à travers la Macédoine
(occupée par l'OTAN) et l'Albanie favorable à la Turquie.
Ce transit permettrait d'éviter le goulot d'étranglement
qu'est le Bosphore, pour déboucher en Méditerranée
et non pas, par voie fluviale, en Europe centrale. La maîtrise du
transit pétrolier resterait aux mains des armateurs habituels qui
utilisent la Méditerranée jadis sécurisée par
l'Empire Britannique qui en contrôlait tous les verrous (Gibraltar,
Malte, Suez, Chypre).
Une guerre contre l'Irak, l'Iran, l'Inde, la Russie, la Serbie, l'Autriche
et l'Allemagne
Ce tour d'horizon de la situation bellogène d'aujourd'hui
explique pourquoi, de mars 1999 à janvier 2000, la Serbie et l'Autriche
ont été démonisées dans les médias,
de même que le Chancelier Kohl, l'homme politique allemand qui a
réalisé le voeu millénaire du Reich et de Charlemagne:
relier les bassins du Rhin et du Danube, en faisant achever le Canal Main-Danube
en 1991.. Le destin de l'Autriche et de la Serbie est d'être des
puissances danubiennes, capables de donner corps au transit Caspienne-Europe
Centrale. La guerre mondiale qui est train de se dérouler sous nos
yeux est donc une guerre contre l'Irak (et, dans une mesure moins spectaculaire,
mais tout aussi efficace, contre l'Iran et l'Inde), contre la Russie (qui
en est la plus pitoyable victime), contre la Serbie, contre l'Autriche
(guerre qui n'est encore que médiatique), contre l'Allemagne (par
l'élimination de Kohl, adversaire des politiques sociales-démocrates
plus favorables à l'Axe Londres-Washington) et, somme toute, contre
le tronc impérial de l'Europe. Cette guerre a commencé dès
la mise en oeuvre du Canal Main-Danube et culmine aujourd'hui dans l'élimination
de Kohl, la campagne médiatique contre Schüssel et Haider,
l'instrumentalisation du gouvernement belge pour organiser le boycott contre
l'Autriche, etc. L'Europe actuelle n'a pas retenu les leçons du
Pape Pie II ni celles des opérations de 1915 au Proche-Orient ni
l'organisation de la logistique alliée en Iran de 1941 à
1945. Navrante myopie historique et politique!
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