| Tous ces hommes avaient une biographie, un passé très
différent. Dans les années 38-41, ils étaient tous
isolationnistes. Dans les années 43-50, ils sont considérés
comme " conservateurs " (c’est-à-dire adversaires de Roosevelt et
de l’alliance avec l’URSS) ; de 1948 à 1953, ils refusent la logique
de la Guerre Froide (défendue par la gauche sociale-démocrate
après guerre).
Pourquoi cette évolution, qu’on ne comprend plus guère
aujourd’hui ?
- D’abord parce que la gauche est favorable au " globalisme " ; à
ses yeux les isolationnistes sont passéistes et les interventionnistes
sont internationalistes et " progressistes ".
- Dans le sillage de la Guerre du Vietnam (autre guerre interventionniste),
la gauche a changé de point de vue.
En effet, l’interventionnisme est synonyme d’impérialisme (ce
qui est moralement condamnable pour la gauche hostile à la Guerre
du Vietnam). L’isolationnisme relève du non-impérialisme
américain, de l’anti-colonialisme officiel des USA, ce qui, dans
le contexte de la Guerre du Vietnam, est moralement acceptable. D’où
la gauche militante doit renouer avec une pensée anti-impérialiste.
La morale est du côté des isolationnistes, même si un
Flynn, par exemple, est devenu macchartyste et si Dennis a fait l’apologie
du fascisme. Examinons les idées et les arguments de chacun de ces
cinq isolationnistes.
Charles A. BEARD
Charles A. Beard est un historien qui a écrit 33 livres et
14 essais importants. Sa thèse centrale est celle du "déterminisme
économique " ; elle prouve qu’il est un homme de gauche dans la
tradition britannique de Mill, Bentham et du marxisme modéré.
La structure politique et juridique, pour Beard, dérive de la stratégie
économique. La complexification de l’économie implique une
complexification du jeu politique par multiplication des acteurs. La Constitution
et l’appareil lé-gal sont donc le reflet des desiderata des classes
dirigeantes. La complexification postule ensuite l’introduction du suffrage
universel, pour que la complexité réelle de la société
puisse se refléter correctement dans les représentations.
Beard sera dégoûté par la guerre de 1914-18.
1. Les résultats de cette guerre sont contraires à l’idéalisme
wilsonien, qui avait poussé les Etats-Unis à intervenir.
Après 1918, il y a davantage de totali-tarisme et d’autoritarisme
dans le monde qu’auparavant. La première guerre mondiale se solde
par un recul de la démocratie.
2. Ce sont les investissements à l’étranger (principalement
en France et en Grande-Bre-ta-gne) qui ont poussé les Etats-Unis
à intervenir (pour sauver leurs clients de la défaite).
3. D’où le véritable remède est celui de l’autarcie
continentale (continentalism).
4. Aux investissements à l’étranger, il faut opposer,
dit Beard, des investissements intérieurs. Il faut une planification
nationale. Il faut construire une bonne infrastructure routière
aux Etats-Unis, il faut augmenter les budgets pour les écoles et
les universités. Pour Beard, le planisme s’oppose au militarisme.
Le militarisme est un messianisme, essentiellement porté par la
Navy League, appuyée jadis par l’Amiral Mahan, théoricien
de la thalassocratie. Pour Beard, l’US Army ne doit être qu’un instrument
défensif.
Beard est donc un économiste et un théoricien politique
qui annonce le New Deal de Roosevelt. Il est donc favorable au Président
américain dans un premier temps, parce que celui-ci lance un gigantesque
plan de travaux d’intérêt public. Le New Deal, aux yeux de
Beard est une restructuration complète de l’économie domestique
américaine. Beard raisonne comme les continentalistes et les autarcistes
européens et japonais (notamment Tojo, qui parle très tôt
de " sphère de co-prospérité est-asiatique "). En
Allemagne, cette restructuration autarcisante préconisée
par le premier Roosevelt suscite des enthousiasmes et apporte de l’eau
au moulin des partisans d’un nouveau dialogue germano-américain
après 1933.
Le programme " Big Navy "
Mais Roosevelt ne va pas pouvoir appliquer son programme, parce
qu’il rencontrera l’opposition des milieux bancaires (qui tirent plus de
dividendes des investissements à l’étranger), du complexe
militaro-industriel (né pendant la première guerre mondiale)
et de la Ligue Navale. Pour Beard, le programme " Big Navy " trahit l’autarcie
promise par le New Deal.
Le programme " Big Navy " provoquera une répétition de
l’histoire. Roosevelt prépare la guerre et la militarisation des
Etats-Unis, déplore Beard. En 1934, éclate le scandale Nye.
Une enquête menée par le Sénateur Gerald Nye prouve
que le Président Wilson, le Secrétaire d’Etat Lansing et
le Secrétaire d’Etat au Trésor Gibbs McAdoo, le Co-lo-nel
House et les milieux bancaires (notamment la J.P. Morgan & Co) ont
délibérément poussé à la guerre pour
éviter une crise, une dépression. Résultat : cette
dépression n’a été postposée que de dix ans
(1929). Donc la politique raisonnable serait de décréter
un embargo général à chaque guerre pour que les Etats-Unis
ne soient pas entraînés aux côtés d’un des belligérants.
En 1937, Roosevelt prononce son fameux " Discours de Quarantaine ",
où il annonce que Washington mettra les " agresseurs " en quarantaine.
En appliquant préventivement cette mesure de rétorsion aux
seuls agresseurs, Roosevelt opère un choix et quitte le terrain
de la neutralité, constate Beard. En 1941, quand les Japonais attaquent
Pearl Harbour, le matin du 7 décembre 1941, Beard révèle
dans la presse que Roosevelt a délibérément obligé
le Japon à commettre cet irréparable acte de guerre. De 1941
à 1945, Beard admettra la nature " expansionniste " de l’Allemagne,
de l’Italie et du Japon, mais ne cessera d’exhorter les Etats-Unis à
ne pas suivre cet exemple, parce que les Etats-Unis sont " self-suffisant
" et que l’agressivité de ces Etats n’est pas directement dirigée
contre eux. Ensuite, deuxième batterie d’arguments, la guerre désintègre
les institutions démocratiques américaines. On passe d’une
démocratie à un césarisme à façade démocratique.
Beard accuse le gouvernement américain de Roosevelt de chercher
à entrer en guerre à tout prix contre le Japon et l’Allemagne.
Son accusation porte notamment sur quatre faits importants :
1. Il dénonce l’échange de destroyers de fabrication
américaine contre des bases militaires et navales anglaises dans
les Caraïbes et à Terre-Neuve (New Foundland).
2. Il dénonce la " Conférence de l’Atlantique ", tenue
entre le 9 et le 12 août 1941 entre Churchill et Roosevelt. Elles
ont débouché sur un acte de guerre au détriment du
Portugal neutre : l’occupation des Açores par les Américains
et les Britanniques.
3. Il dénonce l’incident de septembre 1941, où des navires
allemands ripostent aux tirs de l’USS Greer. Beard prétend que Roosevelt
monte l’incident en épingle et il appuie son argumentation sur le
rapport de l’Amiral Stark, prouvant l’intervention du navire aux côtés
des Anglais. 4. En octobre 1941, un incident similaire oppose des bâtiments
de la Kriegsmarine à l’USS Kearny. Roosevelt amplifie l’événement
avec l’appui des médias. Beard rétorque en s’appuyant sur
le rapport du Secrétaire de la Navy Knox, qui révèle
que le navire américain a pris une part active aux combats opposants
bâtiments anglais et allemands.
Une stratégie de provocation
Beard conclut que la stratégie de Roosevelt cherche à
provoquer délibérément un incident, un casus belli.
Cette attitude montre que le Président ne respecte pas les institutions
américaines et ne suit pas la voie hiérarchique normale,
qui passe par le Congrès. La démocratie américaine
n’est plus qu’une façade : l’Etat US est devenu césariste
et ne respecte plus le Congrès, organe légitime de la nation.
Il est intéressant de noter que la gauche américaine récupèrera
Beard contre Johnson pendant la guerre du Vietnam. De Roosevelt à
Johnson, la gauche américaine a en effet changé du tout au
tout, modifié de fond en comble son argumentation ; elle était
favorable à Roosevelt parce qu’il était l’impulseur du New
Deal, avec toutes ses facettes sociales et dirigistes, et qu’il fut le
leader de la grande guerre " anti-fasciste ". Elle cesse de soutenir l’option
présidentialiste contre le démocrate Johnson, redevient favorable
au Congrès, parce qu’elle s’oppose à la guerre du Vietnam
et à l’emprise des lobbies militaro-industriels. En fait, la gauche
américaine avouait dans les années 60 qu’elle avait été
autoritaire, bouclier de l’autocratie rooseveltienne et antiparlementaire
(tout en reprochant aux fascistes de l’être !). Pire, la gauche avouait
qu’elle avait été " fasciste " par " anti-fascisme " !
Dans une première phase donc, la gauche américaine avait
été interventionniste. Dans une seconde, elle devient isolationniste.
Cette contradiction s’est (très) partiellement exportée vers
l’Europe. Cette mutation, typiquement américaine, fait la spécificité
du paysage politique d’Outre-Atlantique.
Mettre le Japon au pied du mur !
Intéressantes à étudier sont également
les positions de Beard sur la guerre américaine contre le Japon.
Beard commence par constater que le Japon voulait une " sphère de
co-prospérité est-asiatique ", incluant la Chine et étendant
l’influence japonaise profondément dans le territoire de l’ex-Céleste
Empire. Pour cette raison, croyant contrarier l’expansion nippone, Roosevelt
organise l’embargo contre le Japon, visant ainsi son asphyxie. En pratiquant
une telle politique, le Président américain a mis le Japon
au pied du mur : ou périr lentement ou tenter le tout pour le tout.
Le Japon, à Pearl Harbour, a choisi le deuxième terme de
l’alternative. L’enjeu de la guerre américano-japonaise est donc
le marché chinois, auquel les Etats-Unis ont toujours voulu avoir
un accès direct. Les Etats-Unis veulent une politique de la " porte
ouverte " dans toute l’Asie, comme ils avaient voulu une politique identique
en Allemagne sous Weimar. Dans la polémique qui l’oppose à
Roosevelt, Beard se range du côté de Hoover, dont la critique
à du poids. Beard et Hoover pensent que l’action du Japon en Chine
n’enfreint nullement la souveraineté nationale américaine,
ni ne nuit aux intérêts des Etats-Unis. Ceux-ci n’ont pas
à s’inquié-ter : ja-mais les Japonais ne parviendront à
japoniser la Chine.
Après la deuxième guerre mondiale, Beard ne cessera de
s’opposer aux manifestations de bellicisme de son pays. Il critique la
politique de Truman. Il refuse la bipolarisation, telle qu’elle s’incruste
dans les machines propagandistes. Il critique l’intervention américaine
et britannique en Grèce et en Turquie. Il critique la recherche
d’incidents en Mé-diterranée. Il rejette l’esprit de " croisade
", y compris quand il vise le monde communiste.
En conclusion, Beard est resté pendant toute sa vie politique
un partisan de l’autarcie continentale américaine et un adversaire
résolu du messianisme idéologique. Beard n’était ni
anti-fasciste ni anti-communiste : il était un autarciste américain.
L’anti-fascisme et l’anti-communisme sont des idées internationalistes,
donc désincarnées et irréalistes.
Oswald Garrison VILLARD
Né en 1872, Oswald Garrison Villard est un journaliste new-yorkais
très célèbre, offrant sa prose précise et claire
à deux journaux, Post et Nation, propriétés de son
père. L’arrière-plan idéologique de Villard est le
pacifisme. Il se fait membre de la Ligue anti-impérialiste dès
1897. En 1898, il s’oppose à la guerre contre l’Espagne (où
celle-ci perd Cuba et les Philippines). Il estime que la guerre est incompatible
avec l’idéal libéral de gauche. En 1914, il est l’un des
principaux avocats de la neutralité. De 1915 à 1918, il exprime
sa déception à l’égard de Wilson. En 1919, il s’insurge
contre les clauses du Traité de Versailles : la paix est injuste
donc fragile, car elle sanctionne le droit du plus fort, ne cesse-t-il
de répéter dans ses colonnes. Il s’oppose à l’intervention
américaine contre la Russie soviétique, au moment où
Washington débarque des troupes à Arkhangelsk. De 1919 à
1920, il se félicite de l’éviction de Wilson, de la non-adhésion
des Etats-Unis à la SdN. Il apporte son soutien au néo-isolationnisme.
De 1920 à 1930, Villard modifie sa philosophie économique.
Il évolue vers le dirigisme. En 1924, il soutient les initiatives
du populiste LaFollette, qui voulait que soit inscrite dans la constitution
américaine l’obligation de procéder à un référendum
avant toute guerre voire avant toute opération militaire à
l’étranger. Villard souhaite également la création
d’un " Third Party ", sans l’étiquette socialiste, mais dont le
but serait d’unir tous les progressistes.
En 1932, Franklin Delano Roosevelt arrive au pouvoir. Villard salue
cette accession à la présidence, tout comme Beard. Et comme
Beard, il rompra plus tard avec Roosevelt car il refusera sa politique
extérieure. Pour Villard, la neutralité est un principe cardinal.
Elle doit être une obligation (compulsory neutrality). Pendant la
Guerre d’Espagne, la gauche (dont son journal Nation, où il devient
une exception) soutient les Républicains espagnols (comme Vandervelde
au POB). Lui, imperturbable, plaide pour une neutralité absolue
(comme Spaak et De Man au POB). La gauche et Roosevelt veulent décréter
un embargo contre les " agresseurs ". Villard, à l’instar de Beard,
rejette cette position qui interdit toute neutralité absolue.
Plus de pouvoir au Congrès
Les positions de Villard permettent d’étudier les divergences
au sein de la gauche américaine. En effet, dans les années
30, le New Deal s’avère un échec. Pourquoi ? Parce que Roosevelt
doit subir l’opposition de la " Cour Suprême " (CS), qui est conservatrice.
Villard, lui, veut donner plus de pouvoir au Congrès. Comment réagit
Roosevelt ? Il augmente le nombre de juges dans la CS et y introduit ainsi
ses créatures. La gauche applaudit, croyant ainsi pouvoir réaliser
les promesses du New Deal. Villard refuse cet expédient car il conduit
au césarisme. La gauche reproche à Villard de s’allier aux
conservateurs de la CS, ce qui est faux puisque Villard avait suggéré
d’augmenter les prérogatives du Congrès.
Dans cette polémique, la gauche se révèle " césariste
" et hostile au Congrès. Villard reste fidèle à une
gauche démocratique et parlementaire, pacifiste et autarciste. Villard
ne " trahit " pas. Ce clivage conduit à une rupture entre Villard
et la rédaction de Nation, désormais dirigée par Freda
Kirchwey. En 1940, Villard quitte Nation après 46 ans et demi de
bons et loyaux services, accusant Kirchwey de " prostituer " le journal.
Cette " prostitution " consiste à rejeter le principe autarcique
et à adhérer à l’universalisme (messianique). Villard
va alors contre-attaquer :
1. Il va rappeler qu’il est un avocat du Congrès, donc qu’il
est démocrate et non philo-fasciste.
2. Il va également rappeler qu’il s’est opposé aux conservateurs
de la CS.
3. Il va affirmer que c’est l’amateurisme de Roosevelt qui a conduit
le New Deal à l’échec.
4. Il démontre qu’en soutenant Roosevelt, la gauche devient
" fasciste " parce qu’elle contribue à museler le Congrès.
Ni le Japon ni l’Allemagne n’en veulent aux Etats-Unis, écrit-il,
donc nul besoin de leur faire la guerre. L’objectif raisonnable à
poursuivre, répète-t-il, est de juxtaposer sur la planète
trois blocs modernes autarciques et hermétiques : l’Asie sous la
direction du Japon, l’Europe et l’Amérique. Il rejoint l’America-First-Committee
qui affirme que si les Etats-Unis interviennent en Asie et en Europe, le
chaos s’étendra sur la Terre et les problèmes non résolus
s’accumuleront.
Villard n’épargnera pas la politique de Truman et la criblera
de ses critiques. Dans ses éditoriaux, Truman est décrit
comme un " politicien de petite ville incompétent ", monté
en épingle par Roosevelt et sa " clique ". Villard critiquera le
bombardement atomique de Hiroshima et de Nagasaki. Il s’opposera au Tribunal
de Nuremberg, aux Américains cherchant à favoriser la mainmise
de la France sur la Sarre, à tous ceux qui veulent morceler l’Allemagne.
Villard sera ensuite un adversaire de la Guerre Froide, s’insurgera contre
la partition de la Corée et contre la création de l’OTAN.
Robert A. TAFT
Le père de Robert A. Taft fut pendant un moment de sa vie
Président de la CS. Le milieu familial était celui des Républicains
de vieille tradition. Robert A. Taft exerce ses premières activités
politiques dans le sillage de Herbert Hoover et collabore à son
" Food Programm ". En 1918, il est élu en Ohio. En 1938, il devient
Sénateur de cet Etat. Dès cette année, il s’engage
à fond dans le combat pour la " non-intervention ". Toute politique,
selon lui, doit être défensive. Il fustige les positions "
idéalistes " (c’est-à-dire irréalistes), des messianistes
démocrates. " Il faut défendre du concret et non des abstractions
", tel est son leitmotiv. La guerre, dit-il, conduirait à museler
le Congrès, à faire reculer les gouvernements locaux, à
renforcer le gouvernement central. Même si l’Allemagne gagne, argumente-t-il,
elle n’attaquera pas les Etats-Unis et la victoire éventuelle du
Reich n’arrêterait pas les flux commerciaux. D’où, affirme
Taft, il faut à tout prix renforcer le " Neutrality Act ", empêcher
les navires américains d’entrer dans les zones de combat, éviter
les incidents et décréter un embargo général,
mais qui permet toutefois le système de vente " cash-and-carry "
(" payer et emporter "), à appliquer à tous les belligérants
sans restriction. Taft est réaliste : il faut vendre tous les produits
sans exception. Nye, Sénateur du North Dakota, et Wheeler, Sénateur
du Montana, veulent un embargo sur les munitions, les armes et le coton.
" Lend-Lease " et " cash-and-carry "
Taft ne sera pas candidat républicain aux élections
présidentielles car l’Est vote contre lui ; il ne bénéficie
que de l’appui de l’Ouest, hostile à la guerre en Europe. Il s’opposera
à la pratique commerciale du " Lend-Lease ", car cela implique d’envoyer
des convois dans l’Atlantique et provoque immanquablement des incidents.
En juillet 1941, la nécessité de protéger les convois
aboutit à l’occupation de l’Islande. Taft formule une contre-proposition
: au " Lend-Lease ", il faut substituer le " cash-and-carry ", ce qui n’empêche
nullement de produire des avions pour la Grande-Bretagne. En juin 1941,
la gauche adhère à une sorte de front international antifasciste,
à l’instigation des communistes (visibles et camouflés).
Taft maintient sa volonté de neutralité et constate que la
majorité est hostile à la guerre. Seule une minorité
de financiers est favorable au conflit. Taft martèle alors son idée-force
: le peuple tra-vailleur de l’Ouest est manipulé par l’oligarchie
financière de l’Est.
Dans le cadre du parti Républicain, Taft lutte également
contre la fraction interventionniste. Son adversaire principal est Schlesinger
qui pré-tend que les isolationnistes provoquent un schisme à
l’intérieur du parti, qui risque de disparaître ou d’être
exclu du pouvoir pendant long-temps. Dans cette lutte, que s’est-il passé
? Les interventionnistes républicains, rangés derrière
Wendell Willkie, chercheront l’alliance avec la droite démocratique
de Roosevelt, pour empêcher les Républicains de revenir au
pouvoir. De 1932 à 1948, les Républicains seront marginalisés.
Une telle configuration avait déjà marqué l’histoire
américaine : le schisme des Whigs en 1858 sur la question de l’esclavage
(qui a débouché ensuite sur la Guerre de Sécession).
Pour Schlesinger, les capitalistes, les conservateurs et la CS sont
hostiles à Roosevelt et au New Deal, qu’ils estiment être
une forme de socialisme. Taft rétorque que les ploutocrates et les
financiers se sont alliés aux révolutionnaires, hostiles
à la CS, car celle-ci est un principe étatique éternel,
servant la cause du peuple, celui de la majorité généralement
silencieuse. Les ploutocrates sont favorables au bellicisme de Roosevelt,
parce qu’ils espèrent conquérir des marchés en Europe,
en Asie et en Amérique latine. Telle est la raison de leur bellicisme.
Tant Schlesinger que Taft rejettent la responsabilité sur les
capitalistes ou les financiers (les " ploutocrates " comme on disait à
l’époque). La différence, c’est que Schlesinger dénonce
comme capitalisme le capital producteur enraciné (investissements),
alors que Taft dénonce le capital financier et vagabond (non-investissement).
Contre l’idée de " Croisade "
Quand les Japonais bombardent Pearl Harbour le 7 décembre
1941 et y détruisent les bâtiments de guerre qui s’y trouvent,
la presse, unanime, se moque de Taft et de ses principes neutralistes.
La stratégie japonaise a été de frapper le port hawaïen,
où ne stationnaient que de vieux navires pour empêcher la
flotte de porter secours aux Philippines, que les Japonais s’apprêtaient
à envahir, avant de foncer vers les pétroles et le caoutchouc
indonésiens. Taft rétorque qu’il aurait fallu négocier
et accuse Roosevelt de négligence tant aux Iles Hawaï qu’aux
Philippines. Il ne cesse de critiquer l’idée de croisade. Pourquoi
les Etats-Unis seraient-ils les seuls à pouvoir déclencher
des croisades ? Pourquoi pas Staline ? Ou Hitler ? L’idée et la
pratique de la " croisade " conduit à la guerre perpétuelle,
donc au chaos. Taft dénonce ensuite comme aberration l’alliance
entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’URSS (chère à
Walter Lippmann). A cette alliance, il faut substituer des plans régionaux,
regrouper autour de puissances hégémoniques les petits Etats
trop faibles pour survivre harmonieusement dans un monde en pleine mutation
d’échelle.
Taft s’opposera à Bretton Woods (1944), aux investissements massifs
à l’étranger et à la création du FMI. Il manifestera
son scepticisme à l’endroit de l’ONU (Dumbarton Oaks, 1944). Il
y est favorable à condition que cette instance devienne une cour
d’arbitrage, mais refuse tout renforcement de l’idéologie utopiste.
Après la guerre Taft s’opposera à la Doctrine Truman, à
la création de l’OTAN, au Plan Marshall et à la Guerre de
Corée. En 1946, Churchill prononce sa phrase célèbre
(" Nous avons tué le mauvais cochon ", celui-ci étant Hitler,
le " bon cochon " sous-entendu et à tuer étant Staline) et
déplore qu’un " rideau de fer " soit tombé de Stettin à
l’Adriatique, plon-geant l’Ostmitteleuropa dans des " régimes policiers
". Taft, conservateur " vieux-républicain ", admet les arguments
anti-communistes, mais cette hostilité légitime sur le plan
des principes ne doit pas conduire à la guerre dans les faits.
Taft s’oppose à l’OTAN parce qu’elle est une structure interventionniste,
contraire aux intérêts du peuple américain et aux principes
d’arbitrage qui devraient être ceux de l’ONU. En outre, elle sera
un gouffre d’argent. Vis-à-vis de l’URSS, il modifie quelque peu
son jugement dès que Moscou se dote de la Bombe A. Il appuie toutefois
Joe Kennedy (père de John, Robert/Bob et Ted) quand celui-ci réclame
le retrait des troupes américaines hors de Corée, de Berlin
et d’Europe. Taft est immédiatement accusé de " faire le
jeu de Moscou ", mais il reste anti-communiste. En réalité,
il demeure fidèle à ses positions de départ : il est
un isolationniste américain, il constate que le Nouveau Monde est
sé-paré de l’Ancien et que cette séparation est une
donnée naturelle, dont il faut tenir compte.
John T. FLYNN
John T. Flynn peut être décrit comme un " New Dealer
" déçu. Beard et Villard avaient également exprimé
leurs déceptions face à l’échec de la restructuration
par Roosevelt de l’économie nord-américaine. Flynn dénonce
très tôt la démarche du Président consistant
à se donner des " ennemis mythique " pour dévier l’attention
des échecs du New Deal. Il critique la mutation des communistes
américains, qui deviennent bellicistes à partir de 1941.
Les communistes, dit-il, trahissent leurs idéaux et utilisent les
Etats-Unis pour faire avancer la politique soviétique.
Flynn était proche malgré lui des milieux fascisants (et
folkloriques) américains (Christian Front, German-American Bund,
l’American Destiny Party de Joseph McWilliams, un antisémite). Mais
le succès de Lindbergh et de son America-First-Committee l’intéresse.
Après la guerre, il critiquera les positions de la Fabian Society
(qu’il qualifie de " socialisme fascisant ") et plai-dera pour un gouvernement
populaire, ce qui l’amène dans le sillage de McCarthy. Dans cette
optique, il fait souvent l’équation " communisme = administration
", arguant que l’organisation de l’administration aux Etats-Unis a été
introduite par Roosevelt et parachevée par Truman. Mais, malgré
cette proximité avec l’anti-communisme le plus radical, Flynn reste
hostile à la guerre de Corée et à toute intervention
en Indochine, contre les communistes locaux.
Lawrence DENNIS
Né en 1893 à Atlanta en Géorgie, Lawrence Dennis
étudie à la Philips Exeter Academy et à Harvard. Il
sert son pays en France en 1918, où il accède au grade de
lieutenant. Après la guerre, il entame une carrière de diplomate
qui l’emmène en Roumanie, au Honduras, au Nicaragua (où il
observe la rébellion de Sandino) et au Pérou (au moment où
émerge l’indigénisme péruvien). Entre 1930 et 1940,
il joue un rôle intellectuel majeur. En 1932, paraît son livre
Is Capitalism Doomed ? C’est un plaidoyer planiste, contre l’extension
démesurée des crédits, contre l’exportation de capitaux,
contre le non-investissement qui préfère louer l’argent que
l’investir sur place et génère ainsi le chômage. Le
programme de Dennis est de forger une fiscalité cohérente,
de poursuivre une politique d'investissements créateurs d’emploi
et de développer une autarcie américaine. En 1936, un autre
ouvrage suscite le débat : The Coming American Fascism. Ce
livre constate l’échec du New Deal, à cause d’une planification
déficiente. Il constate également le succès des fascismes
italien et allemand qui, dit Dennis, tirent les bonnes conclusions des
théories de Keynes. Le fascisme s’oppose au communisme car il n’est
pas égalitaire et le non-égalitarisme favorise les bons techniciens
et les bons gestionnaires (les " directeurs ", dira Burnham).
Il y a une différence entre le " fascisme " (planiste) tel que
le définit Dennis et le " fascisme " rooseveltien que dénoncent
Beard, Villard, Flynn, etc. Ce césarisme/fascisme rooseveltien se
déploie au nom de l’anti-fascisme et agresse les fascismes européens.
En 1940, un troisième ouvrage de Dennis fait la une : The
Dynamics of War and Revolution. Dans cet ouvrage, Dennis prévoit
la guerre, qui sera une " guerre réactionnaire ". Dennis reprend
la distinction des Corradini, Sombart, Haushofer et Niekisch, entre " nations
prolétariennes " et " nations capitalistes " (haves/havenots). La
guerre, écrit Dennis, est la réaction des nations capitalistes.
Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, nations capitalistes, s’opposeront
à l’Allemagne, l’Italie et l’URSS, nations prolétariennes
(le Pacte germano-soviétique est encore en vigueur et Dennis ignore
encore qu’il sera dissous en juin 1941). Mais The Dynamics of War and
Revolution constitue surtout une autopsie du monde capitaliste américain
et occidental. La logique capitaliste, explique Dennis, est expansive,
elle cherche à s’étendre et, si elle n’a pas ou plus la possibilité
de s’étendre, elle s’étiole et meurt. D’où le capitalisme
cherche constamment des marchés, mais cette recherche ne peut pas
être éternelle, la Terre n’étant pas extensible à
l’infini. Le capitalisme n’est possible que lors-qu’il y a expansion territoriale.
De là, naît la logique de la " frontière ". Le territoire
s’agrandit et la population augmente. Les courbes de profit peuvent s’accroître,
vu la nécessité d’investir pour occuper ou coloniser ces
territoires, de les équiper, de leur donner une infrastructure,
et la nécessité de nourrir une population en phase d’explosion
démographique. Historiquement parlant, cette expansion a eu lieu
entre 1600 et 1900 : les peuples blancs d’Europe et d’Amérique avaient
une frontière, un but à atteindre, des territoires à
défricher et à organiser. En 1600, l’Europe investit le Nouveau
Monde ; de 1800 à 1900, les Etats-Unis ont leur Ouest ; l’Europe
s’étend en Afrique.
L’ère capitaliste est terminée
Conclusion de Dennis : l’ère capitaliste est terminée.
Il n’y aura plus de guerres faciles possibles, plus d’injection de conjoncture
par des expéditions coloniales dotées de faibles moyens,
peu coûteuses en matières d’investissements, mais rapportant
énormément de dividendes. Cette impossibilité de nouvelles
expansions territoriales explique la stagnation et la dépression.
Dès lors, quatre possibilités s’offrent aux gouvernants :
1. Accepter passivement la stagnation ;
2. Opter pour le mode communiste, c’est-à-dire pour la dictature
des intellectuels bourgeois qui n’ont plus pu accéder au capitalisme
;
3. Créer un régime directorial, corporatiste et collectiviste,
sans supprimer l’initiative privée et où la fonction de contrôle
politique-étatique consiste à donner des directives efficaces
;
4. Faire la guerre à grande échelle, à titre de
palliatif.
Dennis est favorable à la troisième solution et craint
la quatrième (pour laquelle opte Roosevelt). Dennis s’oppose à
la seconde guerre mondiale, tant dans le Pacifique que sur le théâtre
européen. Plus tard, il s’opposera aux guerres de Corée et
du Vietnam, injections de conjoncture semblables, visant à détruire
des matériels pour pouvoir en reconstruire ou pour amasser des dividendes,
sur lesquels on spéculera et que l’on n’investira pas. Pour avoir
pris de telles positions, Dennis sera injurié bassement par la presse
du système de 1945 à 1955, mais il continue imperturbablement
à affiner ses thèses. Il commence par réfuter l’idée
de " péché " dans la pratique politique internationale :
pour Dennis, il n’y a pas de " péché fasciste " ou de " péché
communiste ". L’obsession américaine de pratiquer des politiques
de " portes ouvertes " (open doors policy) est un euphémisme pour
désigner le plus implacable des impérialismes. La guerre
froide implique des risques énormes pour le monde en-tier. La guerre
du Vietnam, son enlisement et son échec, montrent l’inutilité
de la quatrième solution. Par cette analyse, Dennis a un impact
incontestable sur la pensée contestatrice de gauche et sur la gauche
populiste, en dépit de son étiquette de " fasciste ".
En 1969, dans Operational Thinking for Survival, Dennis offre
à ses lecteurs sa somme finale. Elle con-siste en une critique radicale
de l’American Way of Life.
Conclusion
Nous avons évoqué cinq figures d’opposants américains
à Roosevelt. Leurs arguments sont similaires, en dépit de
leurs diverses provenances idéologiques et politiques. Nous aurions
pu comparer leurs positions à celles de dissidents américains
plus connus en Europe comme Lindbergh ou Ezra Pound, ou moins connus comme
Hamilton Fish. Nous aurions pu également analyser les travaux de
Hoggan, historien contemporain non conformiste, soulignant les responsabilités
britanniques et américaines dans le deuxième conflit mondial
et exposant minutieux des positions de Robert LaFollette. Enfin, nous aurions
pu analyser plus en profondeur l’aventure politique de cet homme politique
populiste des années 20, leader des " progressistes ". Leur point
commun à tous : la volonté de maintenir une ligne isolationniste,
de ne pas intervenir hors du Nouveau Monde, de maximiser le développement
du territoire des Etats-Unis. 80% de la population les a suivis. Les intellectuels
étaient partagés.
L’aventure de ces hommes nous montre la puissance de la manipulation
médiatique, capable de retourner rapidement l’opinion de 80%
de la population américaine et de les entraîner dans une guerre
qui ne les concernait nullement. Elle démontre aussi l’impact des
principes autarciques, devant conduire à une juxtaposition dans
la paix de grands espaces autonomisés et auto-suffisants. En Europe,
ce type de débat est délibérément ignoré
en dépit de son ampleur et de sa profondeur, l’aventure intellectuelle
et politique de ces Américains non conformistes est désormais
inconnue et reste inexplorée.
Une étude de cette problématique interdit toute approche
manichéenne. On constate que dans la gauche américaine (comme
dans une certaine droite, celle de Taft, p. ex.), l’hostilité à
la guerre contre Hitler et le Japon implique, par une logique implacable
et constante, l’hostilité ultérieure à la guerre contre
Staline, l’URSS, la Corée du Nord ou le Vietnam d’Ho Chi Minh. Dans
l’espace linguistique francophone, il semble que les non-conformismes (de
droite comme de gauche) n’aient jamais tenu compte de l’opposition intérieure
à Roosevelt, dont la logique est d’une clarté et d’une limpidité
admirables. Navrante myopie politique !
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